Leçons politiques tirées de la lettre de Jeanne d’Arc aux habitants de Riom « Que notre Sire soit protégé par vous ! »

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La monarchie est un bien commun et non le bien du roi, aussi relève-t-il du devoir de chaque Français de participer de toutes ses forces à la restauration de ce régime naturel et juste, pour le salut du Pays. C’est ce que sainte Jeanne d’Arc rappelle dans cette circulaire adressée aux habitants de plusieurs villes, dont la ville de Riom qui en a conservé l’exemplaire.

La lettre 1 est écrite par un scribe mais signée par sainte Jeanne. La signature est hésitante, les lettres mal formées et la direction approximative. Autant de signes manifestes d’une personne peu accoutumée à l’écriture.

Traduction de la lettre en français moderne

Chers et bons amis 2,

vous savez bien comment la ville de Saint-Pierre-le-Moûtier a été prise d’assaut ; et avec l’aide de Dieu j’ai l’intention de faire vider les autres places qui sont contraires au roi.

Mais pour ce, de grandes dépenses de poudre, traits et autres habillements de guerre ont été faites devant la dite ville [de Saint-Pierre-le-Moûtier] et modestement [exprime le manque, le besoin] les seigneurs qui sont en cette ville et moi-même en sommes pourvus pour aller mettre le siège devant La Charité-sur-Loire, où nous allons prestement.

Je vous prie, parce que vous aimez le bien et l’honneur du roi. Et aussi, vous voudrez bien aider pour ledit siège et ainsi envoyer rapidement de la poudre, du salpêtre, du soufre, des traits, des arbalètes fortes et d’autres habillements de guerre.

Faute de poudre et habillements de guerre, faites que la chose ne soit pas longue et qu’on ne puisse dire que vous êtes négligents ou refusants.

Chers et bons amis, que notre Sire soit protégé par vous.

Écrit à Moulins le 9 novembre [1429].

[Signé] Jehanne.

Le contexte

La lettre est datée du 9 novembre 1429, soit quatre mois après le sacre de Charles VII à Reims (17 juillet 1429). À ce moment, suite à des dissensions dans le Conseil du Roi, la Pucelle n’a plus l’oreille du Prince qui rentre pour des années dans une sorte d’attentisme. En effet, sainte Jeanne veut profiter de l’immense sympathie suscitée auprès de peuple par la prise d’Orléans et par le Sacre pour défaire, une fois pour toute, les ennemis du roi (les Anglais et le duc de Bourgogne). Charles VII n’est pas de son avis, il veut croire à la paix avec le duc de Bourgogne Philippe le Bon auquel il accorde nombre d’avantages et une trêve. Aussi se retire-t-il à Gien avec son armée.

À l’instar des autres capitaines dispersés sur des fronts d’importances mineures, Jeanne est envoyée réduire la place forte de Saint-Pierre-Le-Moutiers qu’elle prend. Puis, on la dirige vers La-Charité-Sur-Loire dont elle établit le siège. N’étant plus vraiment soutenue financièrement et militairement par le Roi, elle réclame l’aide des Français par des circulaires. Celle adressée à la ville de Riom est encore conservée aux archives de la ville.

Enseignements tirés du document

Un devoir politique : Protéger le roi

Dans ce texte, la Sainte de 19 ans rappelle à chacun son devoir envers le bien commun personnifié par le Roi :

Je vous prie parce que vous aimez le bien et l’honneur du roi.

Le bien et l’honneur du Roi sont intimement liés à ceux de la France, et les Français de ce temps sont conscients que le prince est le principe (autrement dit : l’origine) du bien du pays. En effet, dans la société traditionnelle chacun est responsable des autres pour le bien commun. S’il est évident que le roi doit protéger ses sujets, l’esprit moderne — empreint de lutte des classes — nous a tellement corrompu, qu’il nous est difficile de concevoir aujourd’hui le devoir naturel des subalternes de protéger l’autorité garante du bien commun. Devoir donc pour tous les sujets de protéger le roi :

Chers et bons amis, que notre sire soit protégé par vous.

Protéger le Roi, c’est se battre pour lui, même sans lui

En France, le Sacre ne fait pas le roi, car celui-ci est désigné par la Loi (les Lois fondamentales du Royaume). Cependant, lors du Sacre, le roi se reconnaît « Vassal de Dieu » devant le peuple. Il s’engage donc publiquement à légiférer selon la loi naturelle, cette loi voulue par Dieu pour l’espèce humaine 3 et accessible par la raison seule. Il s’engage aussi à se conformer aux préceptes évangéliques, à l’imitation du Christ, Roi des rois, Serviteur de tous, Modèle des rois, qui offre sa vie pour toute l’humanité. Ainsi devient-il légitimement le « lieu-tenant » de Dieu (son Tenant-lieu).

On comprend donc pourquoi depuis le Sacre, pour sainte Jeanne d’Arc, les ordres directs de Dieu sont remplacés par les ordres du Roi (son lieu-tenant). On comprend aussi pourquoi la Pucelle s’y soumet, même si elle est en désaccord sur les objectifs. Désormais obéir au roi, c’est obéir à Dieu. Or, cette conjoncture défavorable en découragerait plus d’un. Rendons-nous compte : la Sainte qui a tant payé de sa personne pour Charles VII, est clairement tombée en disgrâce. Non seulement on ne l’écoute plus, mais on l’éloigne. Cela ne l’empêche pourtant pas de s’impliquer loyalement et pleinement :

j’ai l’intention de faire vider les autres places qui sont contraires au roi.

La restauration de la monarchie et la reconquête du territoire ne sont pas l’affaire du seul roi, mais celle de tous les sujets. Ceux-ci sont donc appelés à contribution, gratuitement, parce qu’il est du devoir de tout honnête homme d’œuvrer pour le bien commun, et d’accepter le risque que son geste ne soit connu que de Dieu seul.

Combattre, c’est s’investir et prendre des risques

Sainte Jeanne prend des risques physiques en participant aux assauts :

– À Orléans, lors de la bataille du fort des Tourelles, elle reçoit un trait à l’épaule, le 7 mai 1429.

– Elle est à nouveau blessée par un carreau d’arbalète lors de l’attaque manquée de Paris le 8 septembre 1429.

– À la bataille de Saint-Pierre-Le-Moutiers, c’est encore elle qui mène l’assaut.

– Chaque fois, sans relâche, toute tendue vers son devoir, elle prépare déjà le combat suivant.

Comprenons bien que la Pucelle ne se contente pas — à la manière moderne — de lâcher un pathétique « je suis solidaire », ou un « je suis Charl(ie) VII 4 » ; elle ne se serait pas satisfaite de liker sur les réseaux. Pire ! Elle ne vomit pas un « j’ai déjà donné, maintenant je suis en retraite », ou plus sordide encore : « mes ancêtres ont donné pour moi ». Pour elle comme pour nous, il s’agit d’œuvrer maintenant, concrètement, de se déranger, de s’investir d’une manière ou d’une autre. En effet, l’effort doit coûter, avec comme récompense l’honneur, quand ne rien faire — ou faire imparfaitement — signe le déshonneur :

qu’on ne puisse dire que vous êtes négligents ou refusants.

Insistons sur ce terme de négligent qui signifie, faire mal son travail, ne pas s’investir, ne pas prendre les moyens de son devoir, faire paresseusement le minimum…

Organiser, planifier en se soumettant au réel

Un combat ne s’effectue pas dans l’anarchie — ou sur un coup de tête —, mais il est réfléchi, organisé rationnellement, en utilisant toutes les ressources à disposition. Loin de compter exclusivement sur la seule Providence, la Sainte montre l’exemple en planifiant :

 … pour ce, de grandes dépenses de poudre, traits et autres habillements de guerre ont été faites devant la dite ville [de Saint-Pierre-le-Moûtier] et modestement [exprime le manque, le besoin] les seigneurs qui sont en cette ville et moi-même en sommes pourvus pour aller mettre le siège devant La Charité-sur-Loire, où nous allons prestement.

En l’absence de l’aide du Roi, elle lance cette campagne de communication par des circulaires pour réclamer l’aide des Français. Plus encore, elle prend les moyens de ses ambitions en tenant compte du réel jusque dans les détails matériels. En effet, la lettre demande :

[d’]envoyer rapidement de la poudre, du salpêtre, du soufre, des traits, des arbalètes fortes et d’autres habillements de guerre.

On n’est pas ici dans des plans éthérés, la Sainte ne fait pas de l’idéologie, elle ne se cantonne pas à la « théorie », elle rentre dans le pratique, dans la technique. De même aujourd’hui, si le combat est d’abord culturel, les légitimistes se battent de façon réaliste par leurs publications et en organisant la communication, ce qui implique un apprentissage et un savoir-faire technique.

Faire son devoir et s’en remettre à la Grâce de Dieu

Par ailleurs, la Pucelle ignore si son action sera efficace, mais elle l’accomplit par devoir en demandant à Dieu son secours :

avec l’aide de Dieu j’ai l’intention de faire vider les autres places qui sont contraires au roi.

Or, on sait qu’après le sacre de Charles VII — qui était sa mission essentielle —, la Sainte perd des batailles : non seulement le siège de Paris, mais aussi celui justement de la Charité-sur-Loire. Qu’importe ! Elle l’a déjà dit à la commission des théologiens de Poitiers par laquelle le Dauphin l’avait faite examiner avant de l’envoyer à Orléans :

Au nom de Dieu, les hommes d’arme batailleront et Dieu donnera la victoire 5.

Autrement-dit : faire d’abord son devoir pour que Dieu puisse en disposer.

Conclusion : Sainte Jeanne modèle des légitimistes

Sur les traces de la Pucelle, les légitimistes sont des réalistes. À l’instar du pape Pie XI, ils sont persuadés que la première des charités naturelles est la charité politique :

Tel est le domaine de la politique qui regarde les intérêts de la société tout entière et qui sous ce rapport est le champ de la plus vaste charité, de la charité politique, dont on peut dire qu’aucun autre ne lui est supérieur, sauf celui de la religion. C’est sous cet aspect que les catholiques et l’Église doivent considérer la politique 6.

Forts de la justesse de leur doctrine et de l’exemple de leurs illustres prédécesseurs — comme saint Michel archange et sainte Jeanne d’Arc — les légitimistes n’attendent pas qu’on les prenne par la main pour agir, mais partout où ils sont, dans la mesure de leurs moyens, et quelle que soit l’adversité, ils organisent le combat, ils travaillent journellement pour le roi. Le soir, lors de l’examen de conscience, tous doivent être capables de répondre à cette question : « Aujourd’hui, qu’ai-je fait pour le roi ? »

Défendre « le bien et l’honneur du Roi » devrait être notre principale préoccupation politique, et ceci, quelles que soient les dispositions du Roi. Or, contrairement à Charles VII, le roi actuel Louis XX s’est montré vaillant en maintes circonstances pour affirmer sa foi, le droit divin et défendre la famille naturelle 7. Cependant, il n’est qu’un homme, sujet aux mêmes doutes, en proie aux mêmes déceptions, en but aux mêmes hésitations. Même si, comme sainte Jeanne d’Arc, on ne dispose pas toujours de son soutien immédiat, sur les traces de la Pucelle et avec l’aide de la Providence, il revient aux légitimistes de travailler pour l’amener à Reims et le faire sacrer.

Telle est notre vocation : remettre sur les rails cette institution monarchique traditionnelle qui permettra au roi de rendre paisiblement la justice et de gouverner. Par là, nous ferons la volonté de Dieu. Sainte Jeanne nous rappelle magnifiquement que se battre pour le Pays, c’est se battre pour le Roi, et plus que pour sa personne, pour cette institution royale garante du bien commun.

 

  1. SOURCE : le site Art et histoire en Auvergne-Rhône-Alpes du réseau des Villes et Pays d’art et d’histoire Auvergne-Rhône-Alpes.
  2. Transcription en français moderne de la version originale en moyen français réalisée par Francine Mallot archiviste de Riom.
  3. La loi naturelle est résumée dans le Décalogue :
  4. Merci au Frère Max pour ce bon mot si pertinent.
  5. Régine Pernoud, Jeanne d’Arc, Presses universitaires de France, Col. Que sais-je ?, Paris, 1981, p. 37.
  6. Pie XI, « L’action catholique et la politique. Discours à la Fédération universitaire italienne », 18 décembre 1927, la Documentation catholique, tome 23, n°506, 8 février 1930, col. 357-358.
  7. Voir l’article : Louis XX : un prince soucieux d’accomplir tous ses devoirs.