Pour une lecture traditionnelle du Seigneur des Anneaux [1] Anneaux et palantiri : métaphores sur la relation entre fin et moyens

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Une analyse du Seigneur des Anneaux a de quoi surprendre : longtemps, l’œuvre de Tolkien a été considérée comme un simple divertissement sans prétentions, comme en témoigne la présentation qui était proposée en quatrième de couverture de Bilbo le Hobbit lors de la première édition de 1937*. Cependant, l’intérêt grandissant de lecteurs aussi nombreux que respectables pour le phénomène mondial que constitue l’œuvre de l’universitaire d’Oxford justifie cette lecture sérieuse à laquelle nous nous adonnons.

* « Encore une fois [Tolkien était comparé à Lewis Carroll], un professeur d’université dans une matière absconse s’amuse ».

Une dimension traditionnelle et catholique occultée

Pourquoi, cependant, apporter notre modeste contribution aux publications éminentes des Tolkien Studies, aux travaux de V. Ferré 1 ou de M. Devaux 2 ? Car la dimension profondément catholique et traditionnelle de la littérature tolkienienne a souvent été occultée, au point d’affilier le Seigneur des Anneaux à la gnose New Age et aux avatars les plus récents de la Modernité, comme le déplore I. Fernandez 3. De la même manière, l’avant-propos de l’ouvrage collectif Tolkien, Faërie et Christianisme, dénonce l’absence presque totale de références à la foi de Tolkien dans l’ouvrage précédemment cité de V. Ferré, considéré pourtant comme la référence majeure en langue française pour ce qui concerne l’œuvre du « magicien d’Oxford », ou bien dans la biographie rédigée par H. Carpenter qui jouit de la même autorité dans la bibliographie de langue anglaise, au point de susciter la méfiance des tenants de la pensée traditionnelle à l’égard des œuvres de Tolkien 4.
Ce silence gênant témoigne de la nécessité d’une réaction : elle n’est pas la seule, comme en témoignent les ouvrages cités précédemment, mais n’en demeure pas moins nécessaire, puisqu’il s’agit d’affirmer ni plus ni moins que la capacité de Tolkien à nous faire redécouvrir les qualités d’une véritable œuvre littéraire.

– La première partie, à travers des citations des lettres écrites par Tolkien lui-même, aura à cœur de présenter la « théorie de la littérature » qu’il propose.

– La deuxième s’attachera à démontrer, à travers l’exemple des Anneaux de Pouvoir et des palantiri, la proximité, voire l’identité, de la pensée tolkienienne avec le réalisme philosophique de l’école aristotélicienne.

La lecture métaphorique du Seigneur des Anneaux : une entreprise légitime ?

La question de la légitimité de l’entreprise que nous nous proposons se pose d’emblée ; or, c’est Tolkien lui-même qui, dans la lettre 109 5, nous y invite :

il y a une « morale », je suppose, dans tout récit, qui mérite d’être racontée.

Un conte de fées écrit pour des adultes

Cette morale ne prend pas la forme enfantine des préceptes de prudence inculqués aux enfants dans le Petit chaperon rouge, ni de la récompense finale de la vertu dans Cendrillon. Le Seigneur des Anneaux « est un conte de fées, mais écrit pour des adultes », souligne son auteur dans la lettre 153 6. Pour cette raison, Tolkien explique que le but d’un conte pour adultes rejoint des préoccupations plus hautes que celles d’un conte pour enfants :

si l’on entreprend de s’adresser à des « adultes » (à des gens adultes mentalement, en tout cas), ceux-ci ne prendront naturellement aucun plaisir, ils ne seront passionnés ou émus qu’à condition que l’ensemble, ou que les péripéties, semblent concerner une chose qui mérite leur attention ; plus, par exemple, que le simple danger et l’évasion : il doit y avoir un rapport avec la « condition humaine » (de toutes les époques).

La question d’une « condition humaine » intemporelle définit à elle seule le projet littéraire de Tolkien : le « conte de fées » n’est qu’un chemin détourné pour parvenir à présenter aux hommes une image de leur monde et de ce qu’ils sont. Ainsi, la « morale » proposée est une réflexion de la vérité, une réflexion qui joue véritablement le rôle d’un reflet, d’une illustration. C’est un point fondamental de la vision de la littérature selon Tolkien :

le conte de fées, dit-il dans la lettre 153, a sa propre manière de réfléchir la « vérité », différente de celle de l’allégorie, et de la satire (filée) ou du « réalisme » — et d’une certaine façon, plus puissante.

Une manière plus puissante de réfléchir la vérité

Le choix du « conte de fées », comme Tolkien tient à le nommer, n’est pas un choix paresseux, mais l’élection du genre littéraire le plus à même d’atteindre son but : réfléchir le monde. S’il atteint si bien le but qu’il s’est fixé, c’est que le « conte de fées » illustre mais, à la différence de l’allégorie ou de la satire, n’a pas vocation à représenter : il ne propose pas une vision qui se veut englobante — et donc réductrice — mais une image, un exemple particulier qui reflète l’universel : 

Tous, en groupe ou comme individus, nous illustrons des principes généraux ; mais nous ne les représentons pas. Les Hobbits ne sont pas plus une « allégorie » que (par exemple) les pygmées de la forêt africaine 7.

Cette définition du personnage comme illustration et non comme représentation préserve ainsi une conformité au réel qui est la condition de possibilité d’une œuvre crédible ; et cette conformité se traduit en particulier par le maintien de la liberté du personnage 8, et donc de la part du hasard qui régit chacune de ses actions, les rendant vraisemblables :

Gollum, dit Tolkien, n’est à mes yeux qu’un « personnage » (une personne inventée) qui, dans une certaine situation, soumis à des tensions contraires, a agi de telle et telle manière, ainsi qu’il paraissait probable qu’il agît (il y a toujours un élément imprévisible chez tout individu, réel ou inventé : sans quoi il ou elle ne serait pas un individu, mais un « type ») 9.

Le monde imaginé, une nécessité littéraire

Quant au réalisme littéraire, il en dénonce le manque — voire l’absence — de puissance évocatrice, puisque le lecteur connaît déjà, du moins en partie, le monde que l’auteur entend lui faire découvrir ; c’est la critique majeure que Tolkien adresse au cycle arthurien :

il fait partie intégrante de la religion chrétienne et la contient explicitement. Pour des raisons que je ne développerai pas, cela me semble rédhibitoire. Le mythe et le conte de fées doivent, comme tout art, refléter et contenir en solution des éléments de vérité (ou d’erreur) d’ordre moral et religieux, mais pas explicitement, pas sous la forme connue du monde « réel », primaire 10.

En quelque sorte, le « conte de fées » permet de proposer quelque chose d’entièrement nouveau — à ce titre, le cycle arthurien pose problème car, bien que merveilleux, il intègre ouvertement le christianisme, suscitant a priori un parti pris, négatif ou positif —, mais dont les principes correspondent à ceux du monde.
Notre lecture du Seigneur des Anneaux, non exhaustive bien entendu, aura donc pour but de mettre en valeur ces images par lesquelles Tolkien nous donne de mieux connaître, à travers la fiction, notre propre univers.

Anneaux de pouvoir : ébauche d’une lecture métaphorique

Le titre de l’œuvre la plus connue de Tolkien met paradoxalement en avant l’Ennemi par excellence, Sauron, en tant que maître et possesseur des Anneaux. Cette décision de Tolkien nous semble être une invitation à considérer ces artefacts du point de vue de leur portée métaphorique, en les comparant notamment aux palantiri, objets magiques non moins curieux, mais dont le traitement est bien différent. L’importance accordée à ces « objets de pouvoir » dans le conte semble en effet nous inviter à considérer avec l’attention de Gandalf la nature même de ces outils apparemment neutres, quoique puissants, afin d’en déterminer la vraie nature.

Les Anneaux chez Tolkien : pouvoir et tentation

Trois Anneaux pour les Rois Elfes sous le ciel,
Sept pour les Seigneurs Nains dans leurs demeures de pierre,
Neuf pour les Hommes Mortels destinés au trépas,
Un pour le Seigneur des Ténèbres sur son sombre trône
Dans le Pays de Mordor où s’étendent les Ombres.
Un Anneau pour les gouverner tous, Un Anneau pour les trouver,
Un Anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier
Au Pays de Mordor où s’étendent les Ombres.

Une même tentation du pouvoir, ordonnée aux désirs de chacun

Il était naturel de commencer par le magnifique poème liminaire qui, évoquant les habitants majeurs de la Terre du Milieu, les regroupe dans une même tentation du pouvoir. Lorsque Sauron propose ses conseils aux forgerons elfiques, il attise leur soif de pouvoir, une soif qui se manifeste de différentes manières chez les différentes créatures auxquelles les anneaux sont présentés :

– Aux Elfes, seuls êtres immortels dans un monde périssable, les anneaux offrent le savoir, et la possibilité d’enrayer les dégâts du temps : c’est comme un lieu hors du temps que Frodon voit la Lothlorien 11.

– Les anneaux des Nains leur permettent d’amasser des richesses, et accroissent démesurément leur convoitise.

– Quant aux anneaux des Hommes, ils accroissent le pouvoir de leurs porteurs sur les autres créatures, et leur donnent une influence néfaste sur les esprits : Gandalf désigne le Seigneur des Nazgul comme « lance de terreur dans la main de Sauron, ombre de désespoir », puis simplement comme « Capitaine du désespoir 12

À chacun correspond donc un anneau proportionné à sa stature et à ses aspirations.

Des objets liés à la fin que leurs créateurs leur a assignée

Il convient cependant de remarquer que ces anneaux ne sont pas tous mauvais : en tant qu’artefacts, ils donnent à leurs porteurs une capacité supérieure pour atteindre le but que leur a assigné leur créateur. Ainsi, alors que les anneaux elfiques, forgés uniquement par les Elfes, ont pour but la guérison et la création de choses bonnes 13, les anneaux des Nains et des Hommes, pervertis par Sauron, accentuent les défauts de leurs porteurs. Les anneaux ne créent pas non plus le défaut : ils accroissent simplement le penchant naturel de chaque individu pour la capacité à laquelle il aspire le plus.

L’Anneau unique seul est foncièrement mauvais car il renferme une partie de la volonté et du pouvoir de Sauron lui-même. À ce titre, il accroît le désir de chacun pour la domination, ce qui lui donne un pouvoir démesuré sur l’esprit des Hommes, naturellement portés au commandement, et des êtres puissants en général, comme Saroumane ou Galadriel 14 ; à l’inverse, son influence ne croît que lentement sur les Hobbits que leur vie simple à l’écart du monde protège de tels rêves de puissance. La vision de Sam, aux portes du Mordor, d’un immense jardin verdoyant que l’Anneau lui donnerait le pouvoir d’édifier sur cette terre nue et désolée offre un parfait exemple, non dénué d’humour, du décalage qui existe entre les préoccupations des puissants et les rêves des humbles 15.

Enfin, à la différence des anneaux des Elfes, dont les pouvoirs — guérir, préserver, redonner espoir — profitent aux autres, les anneaux des Hommes et des Nains, ainsi que l’Unique, ne profitent qu’à leur seul porteur : ils procurent un succédané de vie éternelle, une possessivité accrue, et l’Unique procure l’invisibilité. L’anneau d’invisibilité nous évoque d’ailleurs le mythe de l’anneau de Gygès, tel que le raconte Socrate au livre II de la République de Platon 16 : Socrate demande alors si un homme possédant un tel objet, le soustrayant aux représailles et au jugement des autres, s’astreindrait à la vertu. Il nous semble que l’invisibilité conférée par l’Anneau unique, à la lumière de ce mythe, indique d’ores et déjà que l’Anneau donne un pouvoir qui permet de laisser de côté la vertu : c’est la peur qu’expriment Gandalf et Galadriel à son encontre, en expliquant qu’ils feraient le bien à l’aide d’un mauvais moyen s’ils utilisaient l’Anneau, et rendraient le Bien haïssable, ou bien finiraient par succomber à la facilité du Mal.

Dès qu’il prend possession de l’objet, Gollum utilise naturellement son pouvoir à des fins mauvaises :

très content de sa découverte, dit Gandalf, il se garda de la révéler. Il appliqua son savoir à des usages malhonnêtes et méchants. Il acquit une vue perçante et une ouïe fine pour tout ce qui était nuisible. […] Il se mit à voler 17.

L’invisibilité conférée par l’Anneau souligne également que ce pouvoir ne peut-être que celui d’un seul : c’est ce que rappelle Gandalf à Saroumane, lorsque ce dernier lui propose de partager le pouvoir de l’Anneau :

seule une main à la fois peut disposer de l’Unique 18.

C’est d’ailleurs son amitié pour Frodon qui sauve Sam, lorsque le pouvoir tentateur de l’Anneau agit sur lui, et le dévouement de Frodon, qui accepte de se sacrifier pour sauver la Terre du Milieu, qui lui permet de résister aussi longtemps aux appâts de l’Anneau.

Le moyen mauvais, ligne directe vers la perversion de son utilisateur

Souvent vu comme une métaphore moderne du pouvoir corrupteur, l’Anneau correspond à une autre réalité : il illustre la tentation d’utiliser un mauvais moyen, soit qu’on considère qu’il constitue le dernier espoir de renverser la situation, soit qu’on n’en perçoive pas la perversité, considérant qu’un moyen est toujours neutre. L’Anneau est une illustration de la pensée aristotélicienne selon laquelle la cause finale et la cause formelle sont liées : la forme de l’objet ou de l’action correspond exactement à la fin que son créateur en attend, bonne ou mauvaise. Le désir irrépressible de l’Anneau de revenir à la main de Sauron illustre le lien de chaque chose à la fin qui lui est assignée lors de sa conception, et vers laquelle son usage guide naturellement.
De manière révélatrice, ce moyen mauvais contamine ce qui l’entoure : dans le chapitre 2 du livre I, L’ombre du passé, Gandalf expose à Frodon ses premières inquiétudes au sujet de l’Anneau : alors qu’il en ignorait la nature, il a remarqué sa capacité à susciter le mensonge pour justifier une acquisition douteuse, puis l’irritabilité et la possessivité excessives qu’il suscite chez son porteur, voire la dépendance de ce dernier à son égard, qui conduit même un Gollum à personnifier l’objet comme une partie de lui-même. Le déguisement de l’Anneau sous une apparence dépouillée, comme s’il était sans grande valeur, révèle la volonté de dissimulation de son créateur 19 : Ce déguisement permet que l’Anneau ne puisse être immédiatement identifié, et lui permet également de prendre au piège un utilisateur sans méfiance. Seul de tous les Anneaux, il porte une inscription qui se présente comme une parole performative, en même temps qu’elle révèle sa vraie nature, et sa fin.

De la nécessité fondamentale de condamner tout moyen mauvais

Au chapitre 2 du livre II, « le conseil d’Elrond », durant lequel les ennemis de Sauron doivent statuer sur ce qu’ils doivent faire de l’Anneau, la question de son utilisation contre l’Ennemi lui-même dans le conflit tout proche fait surface, soulevée par Boromir. Le Semi-Elfe s’oppose alors à toute utilisation de l’Anneau, en expliquant que l’arme de l’Ennemi, c’est l’Ennemi lui-même ; celui qui utilise l’Anneau contre Sauron renversera peut-être le Seigneur ténébreux, mais pour prendre sa place :

Nous ne pouvons, dit-il, nous servir de l’Anneau Souverain. Cela, nous le savons trop bien à présent. Il appartient à Sauron ; il a été fait pour lui seul, et il est entièrement maléfique. Sa force est trop grande, Boromir, pour que quiconque puisse en disposer à son gré, hormis ceux qui ont déjà un grand pouvoir propre. Mais pour ceux-là, il détient un péril encore plus mortel. Le désir même qu’on en a corrompt le cœur. Regardez Saroumane. Si l’un quelconque des Sages abattait à l’aide de cet Anneau le Seigneur de Mordor en se servant de ses propres artifices, il s’établirait sur le trône de Sauron, et un nouveau Seigneur Ténébreux apparaîtrait. Et c’est encore une raison pour la destruction de l’Anneau, tant qu’il sera en ce monde, il représentera un danger même pour les Sages. Car rien n’est mauvais au début. Même Sauron ne l’était pas. Je redoute de prendre l’Anneau pour le cacher. Je ne le prendrai pas pour m’en servir.

La puissance de l’Anneau est donc doublement dangereuse : tentateur, l’Anneau se présente comme un moyen neutre à l’utilisateur sans méfiance, dont il accroît les capacités proportionnément à sa stature, mais toujours afin de l’orienter vers une fin mauvaise ; corrupteur, l’Anneau pervertit les esprits qui, croyant faire le bien, sont en réalité enchaînés par le moyen mauvais dont ils se servent. À cet égard, l’Anneau est une image merveilleuse du lien indissoluble entre la cause formelle et la cause finale, métaphore à laquelle Tolkien recourt lui-même pour manifester sa réprobation à l’égard des moyens employés par les Alliés durant la seconde guerre mondiale :

nous essayons de vaincre Sauron avec l’Anneau. Et nous réussirons (semble-t-il). Mais le prix à payer est, comme tu le sais, de faire de nouveaux Sauron, et de lentement transformer en Orques les Hommes et les Elfes. Non pas que dans la réalité les choses soient aussi nettes que dans une histoire, et nous avons pris le départ avec de nombreux Orques à nos côtés 20.

Il y aurait certainement beaucoup à ajouter sur les Anneaux et leur fonctionnement : nous pensons cependant en avoir dit l’essentiel quant à l’image philosophique qu’ils proposent 21. Le chapitre suivant évoquera, entre autres, les modes selon lesquels l’Anneau exerce son pouvoir sur ceux qui le détiennent ou le côtoient. Avant d’y passer, nous souhaitons cependant évoquer d’autres artefacts « magiques », les palantiri, dont le rôle dans l’Histoire de la Terre du Milieu n’est pas mineur.

Les palantiri, ou l’image d’un pouvoir qui ne corrompt pas

Offerts par les Elfes de Valinor aux ancêtres d’Aragorn, alors à Numenor, plusieurs milliers d’années avant les événements du Seigneur des Anneaux, ces « pierres de vision » sont destinées à communiquer avec un interlocuteur lointain, et permettent également de voir des lieux et des objets hors de portée d’un œil normal 22. Sept d’entre elles sont sauvées par Elendil et ses fils de la chute de Numenor 23 et sont dévolues à la surveillance et au gouvernement des royaumes de Gondor et d’Arnor. Quatre d’entre elles disparaissent finalement : seules restent celle de Minas Tirith, celle d’Orthanc, et celle de Minas Ithil. Au début du Seigneur des Anneaux, leur souvenir est oublié, excepté par quelques Sages et par ceux qui les utilisent : Denethor, Sauron et Saroumane.

Des outils soumis à l’impératif de vérité et à l’autorité royale

Contrairement à la plupart des Anneaux, ces objets ne sont pas mauvais : ils ne sont pas faits pour la domination, mais pour permettre à leurs possesseurs légitimes, comme l’explique Gandalf à Pippin,

de voir à grande distance et [de] s’entretenir en pensée les uns avec les autres 24.

L’exercice demande par ailleurs une grande concentration qui rend l’utilisation des palantiri difficile et la réserve à des Hommes d’une certaine force d’âme. Lors de la guerre de l’Anneau, les « pierres de vision » semblent être des objets mauvais : par leur intermédiaire, Sauron a en effet corrompu Saroumane 25, et poussé Denethor au désespoir. Cependant, Gandalf souligne que l’usage pernicieux qu’en fait Sauron ne parvient pas à passer outre le but que leur créateur leur a assigné. Il peut donc seulement influencer les autres utilisateurs des pierres afin qu’ils ne voient que ce qu’il veut bien leur laisser voir 26, et non leur imposer des images fausses, comme le rappelle Gandalf :

Les Pierres de Vision ne mentent pas, et même le Seigneur de Barad-dûr ne saurait les y contraindre. Peut-être a-t-il la possibilité de choisir par sa volonté ce que verront des esprits plus faibles ou de les faire interpréter de travers ce qu’ils voient 27.

De plus, l’usage que fait Aragorn de la pierre d’Orthanc pour défier Sauron 28 avec succès restaure le véritable statut des palantiri : propriété des rois, ils sont véritablement soumis à leur autorité. Ainsi, (lorsqu’Aragorn l’utilise), il parvient à la faire agir selon sa volonté, malgré l’incontestable supériorité du pouvoir de Sauron, car il en est le possesseur légitime 29. Les palantiri illustrent donc la présence d’un élément supérieur au simple pouvoir de ceux qui les utilisent : le droit représente un facteur déterminant dans l’utilisation de ces objets. C’est certainement pour cette raison que c’est par le biais d’un palantir que Sauron parvient à corrompre complètement Saroumane : en effet, le magicien n’est pas l’utilisateur légitime de la pierre, et, face à un autre utilisateur illégitime mais plus puissant, il ne peut qu’être vaincu. Au contraire, Denethor n’est pas corrompu par le Seigneur Ténébreux, car, bien que moins puissant, il utilise la pierre légitimement, en tant qu’Intendant du Gondor 30. C’est pourquoi Sauron ne peut que le pousser à la folie, en profitant des circonstances favorables que sont la mort de Boromir, la blessure de Faramir et la situation presque désespérée du Gondor.

Un moyen du triomphe final de la légitimité

Les palantiri rappellent donc le lien inextricable entre moyen et fin, et introduisent un élément nouveau, celui de la légitimité. Il est remarquable qu’un moyen fait en vue d’une bonne fin, en l’occurrence les palantiri, ne puisse être utilisé qu’indirectement en vue de corrompre les autres : la fin du palantir ne peut être modifiée par Sauron, qui ne peut le forcer à montrer des visions fausses, mais l’interprétation qui en est faite est en revanche potentiellement soumise à l’influence d’un utilisateur puissant et retors.

D’autre part, un moyen ordonné à une fin bonne tombe sous l’autorité de son possesseur et utilisateur légitime : en utilisant les palantiri, Saroumane et Sauron agissent en voleurs, et sont finalement vaincus par là où ils ont péché, le magicien finissant par être totalement soumis à Sauron, et ce dernier étant finalement défié et vaincu par Aragorn.

La grande différence entre l’Anneau et les palantiri réside, outre leurs fins opposées, dans cette antinomie radicale : alors que le palantir est soumis à une autorité qui peut se réveiller à tout moment, comme Sauron l’apprend à ses dépens, l’Anneau est son propre maître, et ne retourne à Sauron qu’en tant qu’il est son créateur et le mieux à même de l’utiliser.

Un homme puissant qui serait doté d’un esprit maléfique peut prendre possession de l’Anneau et le faire sien ; c’est d’ailleurs la grande tentation de l’Anneau, qui invite constamment ceux qui le côtoient à l’utiliser afin de contrôler les autres, de les gouverner tous, et dans les ténèbres les lier.

Le palantir, lui, ne tente pas, mais offre ses capacités aux héros selon leur volonté 31 : le danger de la pierre vient non d’elle-même, mais du fait qu’elle est en partie soumise à Sauron, tant que son possesseur légitime ne vient pas lui en enlever le contrôle.

Ce détour par les palantiri revêt une grande importance pour qui désire montrer que le Seigneur des Anneaux ne se limite pas à proposer une métaphore moderne et réductrice du pouvoir corrupteur. Le pouvoir n’est qu’une capacité qui dépend de la fin qui lui est assignée. La première grande leçon politique et philosophique qui nous est donnée par Tolkien n’est donc pas de nous défier aveuglément du pouvoir, mais de bien choisir les moyens de notre lutte, en considérant la fin à laquelle ils sont ordonnés, en considérant également qu’à un moyen bon correspond une autorité qui l’utilise légitimement.

  1. Ferré V., Tolkien : sur les rivages de la terre du milieu, Paris, Christian Bourgeois, 2001.
  2. Président de la société française tolkienienne et rédacteur de « La Feuille de la Compagnie », une revue d’études tolkieniennes, rédigée par La Compagnie de la Comté depuis 2001.
  3. Irène Fernandez, « la vérité du mythe chez Tolkien : imagination et gnose », in Aux racines du légendaire, M. Devaux dir., Genève, Ad Solem, pp. 247-249.
  4. « Mais ne jetons pas la pierre aux détracteurs du Seigneur des Anneaux. Le silence entretenu autour de la foi de Tolkien est pour quelque chose dans cette méfiance. Vincent Ferré, dans son livre Tolkien, sur les rivages de la Terre du Milieu, n’y fait qu’une très brève et très réductrice allusion ? Humphrey Carpenter l’évoque dans sa biographie, mais un peu à la manière d’un trait de caractère de Tolkien, un vague atavisme… », in Tolkien, Faërie et Christianisme, S. Caldecott, D. Rance & G. Solari, Genève, Ad Solem, 2002, p. 15.
  5. Lettre à Stanley Unwin ; toutes les citations des lettres de Tolkien sont tirées de l’édition qui en a été proposée par H. Carpenter : J.R.R. Tolkien, Lettres, H. Carpenter éd., avec l’assistance de C. Tolkien, D. Martin et V. Ferré trad., Paris, Christian Bourgois, 2005.
  6. Septembre 1954, à Peter Hastings.
  7. Lettre 181, à Mr. Straight.
  8. Nous n’entendons pas cette « liberté » du personnage au sens d’une capacité utopique du personnage à agir indépendamment de toute volonté de l’auteur, comme entend l’instaurer la critique moderne ; la liberté du personnage est uniquement cette capacité qui lui permet de poser des choix plausibles, et que tout bon auteur s’attache à respecter afin d’en faire un reflet aussi fidèle que possible de la condition humaine. Ni totalement bon, ni totalement mauvais, Gollum se débat ainsi entre son attachement à l’Anneau et la rédemption dont Frodon lui offre l’opportunité. Proche de revenir vers le bien, il bascule finalement, et cède à l’appât de l’Anneau : ce basculement est dû à un tissu complexe de causes — son histoire personnelle, sa longue possession de l’Anneau ou l’inimitié de Sam qui constitue un frein à sa « conversion » — qui le différencient finalement d’un Boromir. Ce dernier, malgré sa chute, est parvenu à se repentir finalement, car ce sont finalement sa vertu et son excellence, dont n’a jamais disposé Gollum, qui ont repris le dessus.
  9. Lettre 181, janvier 1956, à Michæl Straight (brouillons).
  10. Lettre 131. Voir aussi, à ce propos, la lettre 109, à Stanley Unwin : « … ne laissez pas Rayner [fils de Mr. Unwin] soupçonner une « Allégorie ». Il y a une « morale », je suppose, dans tout récit qui mérite d’être raconté. Mais il ne s’agit pas de la même chose. Même la lutte entre les ténèbres et la lumière (ce sont ses mots, pas les miens) est, pour moi, seulement une phase précise de l’Histoire, un exemple de sa structure, peut-être, mais pas La Structure ; et les acteurs sont des individus : ils contiennent tous, bien entendu, des universaux, sans quoi ils ne vivraient pas du tout, mais ils ne les représentent jamais en tant que tels. »
  11. II, 6 La Lothlorien. Nous nous contentons de renvoyer aux titre et numéro de chapitre concernés ; nous utilisons l’édition de Christian Bourgeois, Paris, traduction de F. Ledoux, 1972.
  12. V, 4 Le siège de Gondor.
  13. Elrond dit d’eux qu’« ils n’ont pas été faits comme armes de guerre ou de conquête : cela n’est pas en leur pouvoir. Ceux qui les ont faits ne désiraient ni la force ni la domination, non plus qu’un amas de richesses, mais l’entendement, la création et la faculté de guérir, afin de conserver toutes choses sans souillure » (II, 2 Le conseil d’Elrond). Ce sont donc des Anneaux de pouvoir, en tant qu’ils donnent une capacité supérieure, mais, à la différence de ceux à la confection desquels Sauron a participé, ils n’induisent pas leurs porteurs en tentation, et ne peuvent être tournés vers le mal tant que l’Unique n’en prend pas le contrôle à ses propres fins néfastes.
  14. Sans pourtant que cette tentation soit insurmontable : Galadriel y résiste finalement (II, 7 le miroir de Galadriel), à la différence de Saroumane qui, même lorsque l’occasion lui est présentée de se repentir, s’enferme dans sa tour et refuse la rédemption. À noter aussi que la simple tentation du pouvoir, ressentie par ces personnages, laisse la place à une malice insurmontable lorsque l’anneau de pouvoir est effectivement utilisé, et ce à des fins mauvaises : il n’y a pas de problème de conscience chez les Neuf, qui s’étaient signalés dès l’origine comme des hommes mauvais (magiciens ou Numénoréens noirs), et qui semblent utiliser dès l’origine les Anneaux pour ce qu’ils sont : des instruments de pouvoir qui, soumis à l’Unique, ne peuvent que produire le mal.
  15. De Gollum, Gandal remarque également que « l’Anneau lui avait donné un pouvoir proportionné à sa stature » (I, 2 L’ombre du passé).
  16. Platon, République, 359d-360c.
  17. I, 2 L’ombre du passé.
  18. II, 2 Le conseil d’Elrond.
  19. De même, Gloïn rapporte au conseil d’Elrond (II, 2) que Sauron, alors à la recherche de l’Unique, envoie aux Nains d’Erebor un messager chargé de recueillir des informations sur « un petit anneau, le moindre des anneaux […], une bagatelle dont Sauron s’est entiché », afin de masquer aux Nains son but réel et le véritable objet de sa quête.
  20. Lettre 66, 6 mai 1944, à Christopher Tolkien.
  21. Pour un approfondissement d’ordre mythologique et littéraire, nous renvoyons au site « La compagnie de la Comté », dont les publications (sous le titre générique La feuille de la compagnie) et les articles offrent un large panorama de l’univers tolkienien.
  22. Ainsi, c’est grâce au palantir pris à Minas Ithil que Sauron surveille la Terre du Milieu, et qu’il parvient presque à apercevoir Frodon, assis sur l’Amon Hen (II, 10 La dissolution de la Communauté).
  23. C’est le sens des vers prononcés par Gandalf après que Pippin a regardé dans le palantir d’Orthanc :
    « De grands vaisseaux et de grands rois
    Trois fois trois,
    Qu’ont ils apporté de la terre effondrée
    Sur le flot de la mer ?
    Sept étoiles et sept pierres
    Et un arbre blanc. » (III, 11 Le palantir)
  24. III, 11 Le palantir.
  25. « Hélas pour Saroumane ! s’exclame Gandalf. Ce fut la cause de sa chute, comme je le vois à présent. » (III, 11 Le palantir)
  26. C’est notamment l’influence de Sauron qui transparaît derrière les paroles que Denethor adresse à Gandalf juste après avoir regardé dans le palantir : « Ne te connais-je pas, Mithrandir ? Ton espoir devra gouverner à ma place, et se tenir derrière chaque trône, au nord, au sud et à l’ouest. J’ai lu ta pensée et sa ligne de conduite. Ne sais-je pas que tu as ordonné à ce semi-Homme là de garder le silence ? Que tu l’as amené ici comme espion dans ma chambre même ? Et pourtant, dans nos entretiens, j’ai appris les noms et les buts de tous tes compagnons. Ainsi donc, de la main gauche tu voudrais user de moi un petit moment comme bouclier contre le Mordor, et de la droite amener le Rôdeur du Nord pour me supplanter. » (V, 7 Le bûcher de Denethor) Il semble assez plausible que Sauron ait influencé les conclusions de Denethor, pour qu’il voit en Aragorn un rival et non son allié (et accessoirement son suzerain légitime). Le discrédit jeté sur Gandalf dans l’esprit de Denethor ressemble d’ailleurs à s’y méprendre au mauvais accueil que fait Théoden, alors sous l’influence de Saroumane, au magicien blanc.
  27. V, 9 La dernière délibération.
  28. « J’ai regardé dans la Pierre d’Orthanc, mes amis […] Ce fut une lutte âpre, et la fatigue est lente à passer. Je ne lui dis pas un mot, et, à la fin, je forçai la Pierre à n’obéir plus qu’à ma seule volonté. […] Aujourd’hui, à l’heure même de ses grands desseins, l’héritier d’Isildur et l’Épée sont révélés, car je lui ai montré la lame reforgée. Il n’est pas puissant au point d’être insensible à la peur : non, le doute le ronge toujours. » (V, 2 Le passage de la compagnie grise)
  29. « Je suis, dit-il à Gimli, le maître légitime de la Pierre, et j’avais tant le droit que la force de l’employer, du moins en jugeai-je ainsi. Le droit est indubitable. La force était suffisante tout juste. » (V, 2 Le passage de la compagnie grise)
  30. « Bien que les Intendants s’imaginassent que c’était un secret connu d’eux seuls, dit Gandalf à Pippin, j’avais depuis longtemps deviné qu’ici, dans la Tour Blanche, était conservée l’une au moins des Sept Pierres de Vision. Du temps de sa sagesse, Denethor n’eut pas la présomption de s’en servir, ni de défier Sauron, connaissant les limites de sa propre force. Mais sa sagesse défaillit, et je crains qu’avec la croissance du péril qui menaçait son royaume il n’ait regardé dans la Pierre et qu’il n’ait été abusé : beaucoup trop souvent, je suppose, depuis le départ de Boromir. Il était trop grand pour être soumis à la volonté de la Puissance Ténébreuse, mais il n’en voyait pas moins uniquement ce que cette Puissance lui permettait de voir. La connaissance qu’il obtenait lui fut souvent utile, sans doute, mais la vision de la grande force de Mordor qui lui fut montrée nourrit le désespoir de son cœur au point de détruire sa raison. » (V, 7 Le bûcher de Denethor)
  31. Saroumane et Sauron y trouvent le moyen d’assouvir leurs rêves de puissance, alors que les visions que Gandalf souhaite avoir par le biais du palantir — nous y reviendrons — sont bien plus élevées, métaphysiques même, déconnectées de l’instant présent, et ordonnées à une fin intemporelle de contemplation.